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La théorie de l'intégration du religieux

Nul n’ignore, dans l’histoire de l’umma, que la politique du religieux a toujours été étroitement subordonnée à la protection des intérêts des particuliers et de la société. En temps de crise, il arrivait souvent que les oulémas, les princes et les hommes de réflexion s’accordent sur le moyen d’assurer la « paix spirituelle » (al-amn al-ruhî) et la stabilité du régime, sur la manière de préserver l’unité de l’umma contre les divisions de toutes sortes, ou sur les mesures à prendre pour prévenir, à l’intérieur des frontières comme à l’extérieur, la naissance de sectes (al-firaq). Celles-ci ont toujours entraîné les musulmans dans des guerres civiles désastreuses. Al-Afwah al-Awdî l’évoqua dans deux vers fameux :

Les affaires sont bien dirigées tant qu’elles sont entre les mains d’hommes sages (ahl al-ra’y) ;

  • Si elles dégénèrent, c’est que des êtres pervers les contrôlent.
  • Un état d’anarchie, où les vrais chefs font défaut, cause du mal aux hommes ;
  • et ils sont sans vrais chefs, ceux qui se donnent pour chefs des ignorants.

L’umma se trouvait ainsi réunie autour d’une même conception religieuse, d’un même projet capable d’assurer son unité et de la protéger contre la discorde et les innovations dangereuses pour les fidèles. Le Coran ne cesse en effet d’inviter à la concorde, au rapprochement entre les hommes, à l’abandon de tout ce qui entraîne des oppositions et des différends :

« Veillez à suivre les commandements de Dieu et de son Prophète ! Fuyez toute dispute entre vous qui entamerait votre force et vos chances de succès ! Soyez patients ! Dieu est avec les patients ».(Cor. VIII (Al Anfal), 46).

Ainsi s’explique que le souverain abbasside Abû Ja‘far al-Mansûr ait songé à unifier les populations de son empire autour d’un code unique, le Muwatta’ de Mâlik b. Anas. On rapporte qu’il adressa au docteur de Médine le commandement suivant : « Compose un ouvrage à l’intention des populations. Je me charge de les inciter à l’adopter ». Mâlik s’efforça poliment de décliner cette offre, mais le commanditaire lui répliqua qu’il était le plus compétent pour cette tâche. Alors Mâlik se mit à l’œuvre, mais il ne l’acheva qu’après la mort du prince. Selon une autre version, al-Mansûr lui aurait dit : «Codifie, (da‘) Abû ‘Abdallâh, cette science (‘ilm) [du fiqh] et rédige un livre où tu éviteras aussi bien la rigueur de ‘Abd Allâh b. ‘Umar, que l’indulgence de ‘Abd Allâh b. ‘Abbâs, et la singularité d’Ibn Mas‘ûd. Vise le juste milieu entre les extrêmes, et opte pour le consensus des Compagnons et des autorités (a’imma) ». Et Mâlik de lui opposer : « Mais les Compagnons du Messager de Dieu se sont disséminés sur de vastes territoires, et chacun d’eux a donné ses consultations (aftâ) d’après son jugement personnel (ra’y). Ainsi, les Médinois ont une opinion, les Irakiens en ont une autre, mais ils dépassent les bornes permise (ta‘addû fî-hi tawra-hum). Dorénavant, répondit al-Mansûr, je n’accepterai des Irakiens aucun échange ni témoignage (sarfan wa lâ ‘adlan). La science religieuse (al-‘ilm) n’existe que chez les Médinois. Codifie donc cette science pour mes sujets»[1]

Or ce même Mâlik, constatant que d’autres écoles juridiques (al-madhâhib) que la sienne s’étaient implantées dans certaines métropoles, et pour couper court à d’éventuelles oppositions ou motifs de discorde, refusa de se prêter à l’entreprise. Néanmoins, cette tendance à unifier les écoles juridiques, à fixer et à sauvegarder la piété (al-tadayyun) des populations, en leur assignant un seul rite, fut la politique régulièrement suivie au Maroc et en Andalousie lorsque l’islam y pénétra et que le gouvernement s’y stabilisa. Leurs habitants n’ont point connu d’autre statut jusqu’à nos jours (sic).

L’unité autour du sunnisme et d’un seul rite n’a cessé de régir les Marocains et de renforcer leur attachement tenace au mâlikisme, à l’ash‘arisme et au soufisme. Elle fut l’un des facteurs les plus importants de la stabilité politico-religieuse au Maroc. Le pays est demeuré dans une large mesure à l’écart des conflits religieux et des sanglantes rivalités d’écoles (fitan madhabiyya) que connut le reste du monde islamique. Qu’il s’agisse des assauts de la doctrine kharijite à Sijilmassa, à l’époque des Banû Madrar et des Banû Rustum, des menées fatimides au quatrième siècle de l’hégire ou d’autres mouvements qui visaient à faire éclater l’unité doctrinale des Marocains, tous ces tentatives se soldèrent par des échecs.

Poser les bases d’une doctrine de l’insertion du religieux est désormais une urgente nécessité dans un contexte de réforme. L’initiative va dans le sens de ce processus historique. Elle vise à renouveler et renforcer l’unité réalisée autour du même madhhab, comme à protéger la religion nationale contre le péril de l’anarchie et les manœuvres grosses de fiascos et de décadence. Le Très-Haut a dit :

« Demeurez tous fermement attachés au Pacte de Dieu et ne soyez pas désunis. Rappelez-vous les bienfaits de Dieu pour vous, lui qui d’ennemis que vous étiez, établit l’union entre vos cœurs et fit de vous frères, par un effet de Sa grâce Vous étiez au bord d’un gouffre infernal, et vus en fûtes sauvés. Dieu vous expose clairement Ses signes. Ainsi vous serez guidés dans Sa voie»(Cor. III (Âl ‘Imrân, 103).

 Il s’agit de l’unité et de la concorde, grâce que doit sauvegarder tout citoyen musulman soucieux de protéger ses valeurs immuables, faveurs insignes, garantes de la paix spirituelle et la stabilité politique au Maroc, et qui font de ce pays une des sentinelles irremplaçables de l’islam. Le Prophète (p. s. l.). nous a mis en garde contre l’ingratitude envers les bienfaits divins dans le propos suivant : « Ne retombez pas après ma mort dans la mécréance et les combats fratricides ». Le hadith fait référence à cette ingratitude qui fait oublier la grâce de Dieu et négliger l’unité pour le plus grand triomphe des hérétiques et des factieux.

Ce guide présente douze repères à respecter scrupuleusement en vue de réformer le champ religieux, et d’en améliorer les activités en matière d’orientation, de conseil et de protection contre toute menace de division et de déviation.

Conclusions Pratiques



[1]1Abû Nu‘aym, Hilyat al-awliyâ’ 6/332 ; Ibn ‘Abd al-Barr, al-Intiqâ’, p. 80 ; al-Qâdî ‘Iyâd, Tartîb al-madârik ; Ibn Farhûn, al-Dîbâj al-mudhahhab fî ma‘rifat a‘yân ‘ulamâ’ al-madhhab, 1/25.

 

Voir aussi

Le soufisme

Conclusions pratiques

La curiosité d’esprit, le rejet de la stagnation et le refus de la fermeture intellectuelle

Eviter les questions embarrassantes génératrices de polémiques

Enseigner le niveau élémentaire des sciences religieuses avant le degré supérieur

L’apostolat par la sagesse, la patience et la réformation progressive

La hiérarchie des priorités en matière de direction et de réforme

Le rite mâlikite, voie du juste milieu et de la modération

L’unité de la nation et la préservation de la paix spirituelle

« Les oppositions sont un mal »

L’obéissance aux autorités, le devoir de suivre la majorité et le refus des divisions

Le modèle

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