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La mosquée, un repère dans la ville

L’objet de cette communication est la définition de la place de la mosquée dans le contexte urbain marocain. Nous proposons comme point de départ de reconstituer le rôle de la mosquée dans l’organisation socio-culturelle et spatiale de la ville traditionnelle pour s’acheminer vers le nouveau statut de cette institution cultuelle dans la ville d’aujourd’hui.

A la quête de cette véritable signification de la mosquée dans la ville, on tentera de rechercher si la place qu’occupe la mosquée dans la ville actuelle et son rôle structurant l’espace et la société sont en continuité ou en rupture avec le modèle traditionnel ou si l’on assiste à l’émergence de nouveaux modèles de références plus marqués par la «neutralité» de la mosquée dans le tissu urbain ?

1- La mosquée dans la ville traditionnelle

 La mosquée, un témoin de la production de la citadinité musulmane

De tout temps, l’unité éminente de la ville doit sa sauvegarde à la Grande Mosquée, vers laquelle tout conflue, et de laquelle tout reflue, comme si elle était un coeur.Dans la cité traditionnelle, anti-coloniale, la mosquée représentait une composante spatiale essentielle qui organisait et déterminait les mouvements des croyants. Les déplacements se faisaient en direction des mosquées de résidence ou vers celles à proximité du lieu de travail, plusieurs fois par jour et une fois par semaine le vendredi vers la mosquée à khütba.

Les fidèles avaient l’occasion de se rencontrer à l’heure de la prière. Ces lieux moment, étant propice à l’échange, à la consultation, à la concertation. La mosquée à prône du vendredi rassemblait les habitants de plusieurs quartiers ou de la totalité de la ville, donnant lieu à une maximisation de l’interaction sociale et à l’accomplissement de la vie communautaire.

En plus de son rôle de cristallisation de la foi, la mosquée fut réconfortée par d’autres attributions. Elle faisait office également de siège de gouvernement politique, de commandement militaire, de tribunal, de pôle de médiatisation de l’information et de concertation avec la population. C’était un lieu privilégié où les décisions, les informations et les savoirs se diffuseraient et où la politique et le religieux s’enchevêtraient étroitement.

La mosquée, un structurant spatial

Tout en étant un haut lieu de la foi, de la spiritualité et de la maximisation des interactions sociales, la mosquée participait amplement dans la structuration de l’espace.

A partir de la grande mosquée, toute la configuration du tissu urbain et son agencement, prenaient sens et signification. La conception urbanistique de la cité, dans son ensemble, exprimait "la réalité d’un idéal citadin islamique et de ses lieux privilégiés".

En effet, c’est à partir de la grande mosquée, en tant que point névralgique dans la cité, que toutes les activités de production et de services se structuraient suivant une hiérarchie spatiale «où l’on voyait volontiers l’expression d’une valorisation préférentielle de certaines professions nobles, en rapport plus ou moins étroit avec le culte».Les souks et les métiers les plus propres et les plus nobles occupaient l’entourage immédiat de la grande mosquée, tandis que les activités les plus salissantes, les plus bruyantes et les malodorantes étaient reléguées à la périphérie.

C’est aussi en proximité étroite de la grande mosquée que se regroupaient les formes les plus hautes de l’étude et du savoir en l’occurrence les médersas, les résidences d’étudiants, la grande bibliothèque et les librairies. Ces fondations à caractère culturel constituaient, avec la grande mosquée, une sorte d’université permettant l’acquisition des sciences religieuses, de la grammaire, de la rhétorique et de la logique.

Il paraît ainsi, que la place du sacré dans l’espace est centrale. Elle est le pivot d’une organisation spatiale harmonieuse qui, à partir de la mosquée, se subdivise du centre à la périphérie, en bâtisses consacrées au commerce, à l’artisanat, aux habitations, aux équipements collectifs,…

L’emprunte du sacré est manifeste dans la localisation de la grande mosquée, qui constitue le centre spirituel de la cité : enclos sacré, situé au coeur de la ville, à partir duquel l’ensemble du réseau urbain prend toute sa signification. Autour d’elle on trouve de multiples activités artisanales et commerciales, groupées en marchés spécialisés pour la production ou la vente d’une même variété de marchandises Coeur de la cité, la mosquée est aussi une unité qui définit l’organisation spatiale de la ville. En effet, la construction d’un nouveau quartier est définie par la portée de voix du muzzein qui du haut de son minaret, prononce quotidiennement les cinq appels à la prière. La répartition du tissu urbain se trouve en quelque sorte ponctuée par cette portée de voix du muzzein, qui oscillait entre 65 et 80 mètres.

Le fait également que les mosquées soient implantées en croisement des voies et organisées autour des quelques places dotées souvent de fontaines, d’arbres…leur attribue une image de repère urbain.

En somme, la représentation de l’espace et de ses fonctions dans la ville obéissait à une stricte hiérarchie de valeur : tout s’organisait en fonction de la proximité ou de l’éloignement de la mosquée : localisation des activités de production ou d’échange, variation des prix des biens immobiliers, articulation des rapports sociaux et de voisinage.

2- La mosquée dans la ville moderne

 La mosquée, un équipement dans la ville

Autrefois, la mosquée occupait une place centrale dans la vie urbaine, elle devient, aujourd’hui, un simple lieu de culte, déconnectée des problèmes de la société, et un simple équipement, moins structurant l’espace. La hiérarchie des espaces dans la ville obéit dorénavant à l’influence d’autres facteurs structurant : réseau de mobilité et de déplacement, activités modernes de production et d’échange, administration politique, nouveaux centres de pouvoir et de décision, etc.

Les effets de l’urbanisation rapide qu’a connue la ville marocaine ont joué dans le même sens. La pénétration de l’économie moderne a provoqué le déplacement des centres d’activités et d’échange de la médina où tout s’organisait à partir de la grande mosquée en fonction d’une hiérarchie de valeur, vers la ville coloniale où tout s’agençait de part et d’autre des grands boulevards, pour s’acheminer vers une organisation diffuse à partir de certaines polarités secondaires, situées en périphérie et spécialisées dans des segments d’activités.

Désormais, ce n’est plus la mosquée avec son minaret et ses cinq appels à la prière qui régulent les rythmes urbains et déterminent les rapports entre composantes spatiales, c’est plutôt Marjane, Aswak Assalam, le Mega Mall, Mac Donald’s, etc. qui deviennent les repères et les identifiants tant spatial que social. Ces formes de la modernisation de l’espace et de la société, ont entraîné des changements profonds des comportements et des attitudes de caractère religieux qui sont en même temps les fondements de la vie matérielle dans la ville.

Ainsi, l’évolution de la société urbaine et l’organisation de son espace se réfèrent plus à des normes urbaines plus fonctionnalistes, plus rentières et où le profane l’emporte, assez souvent, sur le sacré et où la logique de la modernisation prime sur l’organisation traditionnelle communautaire. Aujourd’hui, même si la mosquée continue à meubler l’espace urbain et à drainer un nombre considérable de fidèles surtout le vendredi, pendant le Ramadan et lors fêtes religieuses, elle ne matérialise plus cette instance à partir de laquelle toute la ville prend sens et signification.

Ceci dit, dans certains cas, la construction d’une mosquée au milieu de certains quartiers hétérogène en terme de typo-morphologie et de contenu social, peut rendre ces lieux de culte des pôles d’animation, de sociabilité, de mixité et de brassage social.

Par ailleurs, dans les centralités modernes émergentes, la mosquée cohabite parfaitement avec des édifices dédiés aux nouvelles technologies de l’information et de communication, à la franchise de distribution et de services, etc.

Cette compétitivité territoriale, où tradition et contemporanéité se chevauchent et interagissent, détermine largement la nouvelle identité de l’espace urbain marocain. Et par le même truchement définit la place de la mosquée dans le nouveau contexte urbain et dans la nouvelle cartographie des équipements collectifs.

De fait, la mosquée est confrontée à de nouveaux défis spatio-temporels, l’inscrivant dans une échelle plus planétaire que locale. Elle doit traduire par son rôle, son architecture, sa forme son adhésion à la nouvelle ère du temps. Une ère qui renvoie à la fois à l’authenticité de la pratique et à la contemporanéité des préoccupations socioculturelles et politiques.

Vers une reconquête de la mosquée

L’attention particulière octroyée à la mosquée en tant qu’institution d’encadrement social et de symbole de la prééminence de l’Islam, a donnée lieu à la multiplication de la construction de mosquées tout en veillant à leur embellissement, pour y attirer la foule. La symbolique étatique représentée par «des mosquées imposantes, dotées parfois d’esplanades, coïncide dans ce cas avec la volonté de rassemblement de la communauté»4 : car la prière dans une mosquée est d’autant plus sanctifiante que celle-ci permet de réunir le maximum de fidèles.

L’équipement des mosquées en paraboles diffusant des émissions religieuses, l’usage des mosquées comme lieu de lutte contre l’analphabétisme sont, entre autres, des mesures qui peuvent restituer à la mosquée toute sa vocation sociale et culturelle et toute son importance dans la ville.

Par ailleurs, l’architecture, l’agencement des espaces de la mosquée, l’esthétique, l’ornementation, la volumétrie et les gabaries, le choix des matériaux, l’intégration des nouvelles technologies de construction, sont également des aspects à considérer d’une manière systémique pour une reconquête de ce haut lieu de la foi et de lui redonner toute la place qui lui revient dans notre contexte marocain.

En dernier, l’intégration de la mosquée dans son contexte temporel, social et culturel est, aujourd’hui, plus qu’une nécessité, c’est une urgence. La ville et la vie dans la ville marocaine n’auront de sens et de signification que si on restitue à la mosquée son rôle en tant que repère spatial et identifiant social et qu’on synchronise les normes urbaines et architecturales et les prescriptions religieuses.

                                                                                         Hassan KHARMICH 

                                       Enseignant Chercheur à l’Ecole Nationale d’Architecture, Rabat

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